Escroqueries de Jeanne Calment
« Escroqueries de Jeanne Calment ! ». Ce n'est pas moi qui le dit, c'est ce vieil homme qui dort et vit devant une porte de garage, juste en face du parc Montsouris, dans une rue où je passe chaque jour à vélo. Et encore, il ne l'a dit qu'une fois – en réalité il l'a dit plusieurs fois, mais il ne l'a fait qu'à une des fois où je suis passé à vélo. Il le répétait incessamment, en criant presque. Le plus souvent, quand je passe, c'est la nuit, et il dort. D'autres fois il lit, ou fait des mots croisés. Parfois, il s'installe même sur le trottoir d'en face, pour profiter du soleil. En plus des informations que j'ai déjà donné, il y a deux choses à savoir à propos de cette rue : d'abord, elle est en forte pente, ce qui fait que sur le chemin du retour, pour moi, c'est un moment d'effort intense (qui pourrait, en effet, comme certains pourraient venir à penser, altérer mon jugement ou même mes sens, et donc remettre en question la véracité de mes propos – à vous de voir), et à l'aller, c'est une folle descente dans laquelle j'ai à peine le temps de le voir ; de plus, c'est une rue avec énormément de circulation - cet homme voit des centaines, des milliers de voitures chaque jour dans cette rue pourtant étroite, souvent embouteillées par le feu en haut de la pente. En réalité, il ne les regarde pas. Les gens qui occupent les voitures, en revanche, comme moi d'ailleurs, le regardent.
Bien conscient que ce texte, dans son ensemble, ne semble pas pour l'instant destiné au spectaculaire, je préfère vous prévenir pour éviter toute syncope : je suis sur le point de vous donner une information nécessaire à la compréhension du récit qui pourrait être considérée comme pour le moins troublante - accrochez-vous.
Un nombre incalculable de personnes, donc, voit cet homme chaque jour, qu'elles soient en voiture, à vélo ou à pied – et j'en ai moi-même pris toute la mesure lorsque j'ai vu sur Instagram une photo de cet homme prise à travers la vitre de sa voiture par une célébrité. Cette photo a pour but de témoigner, au biais d'un zoom habile, des conditions extrêmes dans lesquelles l'homme vit, rachitique et à moitié nu, au milieu d'une multitude de sacs multicolores. La photo est accompagnée du commentaire « Paris, France, pays d'accueil, terre promise. 7 septembre 2018 ». L'auteur de la photo, certains d'entre vous le connaissent probablement – c'est Michel Leeb.
Cette remarque a pour seul but de vous faire réaliser qu'un nombre incalculable de personnes, venues des quatre coins de l'existence, sont témoins jour après jour de l'extrême dénuement de la vie de cet homme, étalée sur quelques mètres de carré de béton très fréquentés - pas de discuter le choix qui a, visiblement, été le mien, de consacrer quelques précieux instants de ma vigoureuse jeunesse à consulter la page Instagram de Michel Leeb.
« Escroqueries de Jeanne Calment ! » Il était minuit passé, ce soir d'hiver, je sortais du travail et mon coup de pédale, à défaut d'être altéré, comme parfois, par l'alcool, l'était seulement par la pente et ma fatigue après une longue journée ; ce qui reste une altération modérée et me convainc, donc, que l'homme a véritablement proféré ces mots, plusieurs fois, en criant dans sa doudoune face au monde sans même, je crois, voir que je passais devant lui à ce moment-là. Vous avez sûrement entendu parler de cette histoire, de cette théorie récente qui voudrait que l'exceptionnelle longévité de la doyenne de l'humanité, jusqu'ici considérée comme décédée à l'âge de 122 ans, cinq mois et quatorze jours en 1997, soit en fait une énorme supercherie, une arnaque, une « escroquerie » spectaculaire, ladite doyenne étant accusée d'avoir eu en réalité une bonne vingtaine d'années de moins et de ne pas avoir été Jeanne Calment mais Yvonne Calment, sa fille.
Rien n'a été définitivement prouvé, mais cette histoire aura eu le mérite de me faire entendre la voix de cet homme. Jusqu’ici, il semblait n'avoir strictement rien à faire de tout ce qui peut respirer au-delà de son trottoir, pas même des milliers de voitures qui lui effleurent le nez chaque jour et de leurs occupants - pas même, donc, de Michel Leeb. Mais ce ce jour-là, cette nuit-là plutôt, c'en était trop : il ne se laisse plus faire et rugit, crie son indignation à toutes les rues vides et à tous les parcs fermés du monde. Je ne sais pas comment vous avez réagi, vous, quand vous avez eu vent de cette histoire de complot, de coup monté, de supercherie – personnellement, j'ai été étonné, bien sûr, et puis amusé de constater qu'on avait peut-être pu, encore récemment, c'est-à-dire dans une époque où la science et la technologie ne laissent quand même plus grand-chose au hasard, tromper littéralement le monde entier, impunément. Encore une fois, rien n'est prouvé définitivement, mais le détail des faits récemment exposés reste troublant.
En tout état de cause, « amusé » n'est pas l'adjectif qui conviendrait le mieux à la réaction de notre homme cette nuit-là. Outré, scandalisé, vexé même, au sens le plus fort que ce mot peut générer, sembleraient plus adaptés. Comment l'expliquer ? Pourquoi est-ce cette information en particulier qui, soudain, l'a sorti de ce qui s'apparentait à un vœu de silence, ou en tout cas de solitude et d'introspection ? Très vite, une idée de réponse à cette énigme m'est venue, et elle est sûrement déjà parvenue également à plusieurs d'entre vous. En réalité, je peux vous le dire désormais : je suis allé à sa rencontre hier soir, sur son trottoir, je lui ai posé la question et il m'a confirmé cette intuition. Cet homme, sous des faux airs de désintérêt généralisé et d'indépendance absolue, était jusqu’alors un homme en mission - qui avait beaucoup à prouver, et pas seulement à lui-même. Il m'a confié l'impensable, l'incroyable, l'image radicale, le hors-piste définitif de la raison. Cet homme a, depuis janvier 2019 (soit quelques mois après le cliché de Michel Leeb, qui n'en savait rien), 122 ans.
Vous avez bien lu : il est né en 1897, juste après l'invention du cinéma, rien que ça ! Le temps coule différemment, pour lui, vous l'imaginez bien, mais ça fait quelques années déjà qu'il était conscient de pouvoir, peut-être, dans l'indifférence générale, dépasser Jeanne Calment et ainsi repousser les limites-mêmes de l'existence. Rendez-vous compte : on parle ici d'agrandir le monde, d'un geste beaucoup plus absolu et définitif que n'importe quel artiste, n'importe quel De Vinci, tous les Proust du monde – c'était le sens qu'avait enfin, à ses yeux, son éternité de vie. 122 ans, 5 mois et 14 jours, c'est l'âge de Jeanne Calment à sa mort. Il avait 3 mois et 26 jours de moins lorsqu'un jour, après une nuit agitée, il feuilleta Direct Matin, tombé d'une voiture comme beaucoup d'autres choses, et apprit. Il apprit ce que vous savez déjà, désormais – qu'il est probable, très probable, en tout cas lui en est désormais convaincu, qu'il soit depuis longtemps loin devant la véritable première, désormais deuxième personne ayant vécu le plus longtemps de l'histoire de l'humanité, l'américaine Sarah Knauss, décédée en 1999 à l'âge de 119 ans. Avant même qu'il atteigne son pauvre rêve de vieillard, donc, son immense fantasme de démiurge, ses Nymphéas, sa conquête napoléonienne, il apprit non pas qu'il ne l'atteindrait jamais ; mais que c’était fait depuis longtemps, sans que lui ni personne ne l'aie apprécié, fêté, savouré. Gâchis, cauchemar, Waterloo pathétique.
Le pire, peut-être, comme il me le soufflait, reste que cette révélation n'a même pas eu la décence de l'achever, de se faire pardonner sous forme de point final, de balle de match réglée d'un ace salvateur. Non : il se réveille encore chaque matin, dans la jungle de l'inconnu des années, dans la forêt vierge de toute expérience humaine, et n'a même plus la force ni l'envie d'aller quelque part clamer son statut héroïque pourtant chaque jour grandi. Il ne lui reste plus qu'à crier à la lune, hurler au froid comme un dépossédé, orphelin de cette joie conquérante qu'il brûlait de vivre, le nom de celle qui a tout gâché. Encore une fois, plus que jamais et malgré tout, comme toujours, pour lui beaucoup plus que pour tous les autres, la vie continue.